Ainsi, tant d'un point de vue individuel que collectif,
il y a une différence fondamentale entre chercher un sens à sa vie
et tenter de trouver son identité. La quête du sens provient d’un
vide intérieur que l’on voudrait combler par un support extérieur
à soi. Cette quête du sens fait de l’être un consommateur qui achètera
sans discernement tout ce qui semble le sortir, comme par magie, de
l’impression d’une condition misérable ou du sentiment d’être inutile.
La quête du sens est l’appât de la société de consommation qui peut
fournir une panoplie de réponses toutes faites : religions, sectes,
croyances magiques, boule de cristal, anges, mais aussi loterie, emploi
garanti, tout pour vendre une fausse sécurité. Toute personne qui
cherche à l’extérieur d’elle-même trouvera sur son chemin des vendeurs
de rêve. Le domaine spirituel est comparable, dans ce contexte, à
celui de l’automobile. Personne n’est à blâmer, que le consommateur
non avisé qui consent à se faire offrir sur un plateau ce qu’il n’a
pas le courage de découvrir par lui-même. Mais pourquoi demeure-t-il
si peu averti ? Parce qu’il ne sait pas que ce qu’il cherche en réalité,
c’est son identité. Et la société l’encourage à croire qu’il a besoin
d’un sauveur qui donnera un sens à sa vie et chassera sans efforts
son angoisse de vivre (des pilules pour la douleur du corps et de
l’âme, du divertissement encourageant les limitations de l’esprit).
En revanche, la quête de l’identité relève du sentiment troublant
que tout mystère peut être démasqué. Cette recherche de l’identité
mène à la responsabilité de son être, au désir de devenir un citoyen
respectable et respectueux de la société. Or pour trouver son identité,
il faut momentanément se détacher du reste du monde, et confronter
le visage invisible de la vie. Qu’y trouve-t-on habituellement, au
début ? De la peur et du doute, base de la souffrance psychologique.
Il est impossible de se connaître en tant qu’individu sans explorer
les parties invisibles de soi. La recherche de l’identité, tout comme
les domaines scientifiques, exige d’observer, d’explorer, de tâtonner,
d’expérimenter dans le temps pour comprendre. C’est pourquoi il importe
de laissez les gens se débrouiller tranquille dans leur conscience
afin qu’ils saisissent de leur propre chef où se trouve leur chemin.
Chacun étant son propre observateur, condamner la recherche spirituelle
actuelle relève d’une déviation de ses propres craintes et refuser
le tâtonnement spirituel de chaque individu tend à garder l’humanité
dans l’ignorance d’elle-même. Est-ce qu’on empêche les gens d’acheter
des voitures parce qu’elles polluent ou qu’elles peuvent tuer ? La
«rage au volant», par exemple, vient surtout du fait que le conducteur
est un consommateur avant d’être un citoyen. La «rage spirituelle»
provient de la même désolation d’avoir engendré des consommateurs
sans avoir formé leur conscience. Ce n’est pas le nouvel âge ni le
bouddhisme qui sont condamnables mais le fait que le marché de consommation
achète les âmes au lieu de les faire grandir. Et cela, comme dans
tout achat, c’est au consommateur de s’en apercevoir.
Ainsi, l’être en quête de son identité finira par comprendre que les
réponses sont en lui et non dans le marché. Il est donc intéressant
d’observer que les gens «achètent à la carte» des croyances diverses
qui leur permettront justement d’expérimenter certains principes,
jusqu'à ce qu’un jour, ils puissent s’affranchir de ces croyances
pour rencontrer la plénitude de leur vie, seuls dans leur conscience.
C’est alors que commencera la véritable rencontre avec l’identité.
Et dans ce parcours, il y a «beaucoup d’appelés mais peu d’élus».
Pourquoi ? Parce que pour juger par vous seul de ce qui est vous et
de ce qui ne l’est pas, sans l’appui d’une institution, d’un gourou
ou de l’opinion de masse, il faut vraiment garder le cap à l’intérieur
de soi et trancher la gorge du doute et de la peur. La société de
consommation racole l’être au moment où sa conscience le confronte
le plus à une vision puissante de lui-même. En cet instant périlleux
où le génie et la folie se côtoient de si près, l’individu se trouve
à la jonction qui lui rendra la totalité de son identité. Arrive alors
la société de consommation pour le sortir de ce carrefour identitaire
fondamental et le faire succomber encore une fois aux délices de l’ignorance
et de la négation de lui-même ; elle lui offre de donner un nouveau
sens à sa vie immédiatement ! C’est une épreuve torturante. Pourquoi
? Parce qu’une conscience plus avisée ne vous fait pas nécessairement
paraître plus brillant, alors qu’un poste clé dans une grosse entreprise
...
Toutes les expériences du Soi ne rendent l’être ni meilleur ni pire,
mais simplement et finalement lui-même. Retrouver son identité met
fin à la souffrance psychologique, ce mal de l’âme dont la société
de consommation ne veut pas vous sortir pour perpétuer l’économie
de marché. Etudier son identité est l’affaire de toute une vie. Il
n’y a rien de magique au contraire, c’est plutôt exigeant. C’est bien
cela qui déplaît aux consommateurs que nous sommes. Car le propre
d’une société de consommation est de vouloir tout atteindre rapidement
et de n’être pas détaché des résultats. Pourtant, il est impossible
de trouver son identité si on s’attache aux résultats. Transposer
cet attachement à la spiritualité mène à une croyance magique, sans
profondeur et sans signification réelle pour l’être. La question que
je nous propose serait : Pourquoi les consommateurs que nous sommes
ont tant de peine à devenir des citoyens avisés ?